À Mons, l’art habite vraiment la ville

La « capitale culturelle de la Wallonie » peut aussi revendiquer être la capitale de l’Art Urbain, avec plus d’une centaines de fresques chargées d’histoires et d’émotions.

Si beaucoup de villes revendiquent le qualificatif de « musée à ciel ouvert », l’expression n’est pas usurpée dans la cité belge située à seulement 225 kilomètres de Paris. Cette ville de 100.000 habitants n’a pourtant pas de lien particulier avec les graffitis, si ce n’est la tendance de certains vandales « se faire un train » à la gare de Mons. Il s’agit d’une véritable volonté politique de la commune, avec l’objectif d’embellir la cité et d’améliorer le cadre de vie des habitants. Au fil des dix dernières années, 103 fresques – et bientôt davantage puisque de nouvelles œuvres murales seront peintes cet été, dont un tunnel routier avec un mur de 1 kilomètre de long confié à Godmess  – ont vu le jour à Mons et dans les villages du Grand Mons. Un moyen de rendre l’art accessible à tous, de refléter la richesse d’une identité multiculturelle et de repousser les murs des institutions classiques. Baptisée « L’Art habite la ville », cette véritable exposition permanente en plein air permet aux habitants et aux visiteurs, de plus en plus nombreux, de se réapproprier l’espace public ainsi transformé. Christophe Mazza, directeur de Visit Mons – l’office de tourisme de la ville –, et Baptiste Fiore, directeur artistique et producteur du projet, partagent leur passion.

Comment l’Art Urbain a-t-il débarqué à Mons ?
Christophe Mazza :
Comme Namur est la capitale administrative de la Wallonie ou Liège sa capitale économique, Mons est officiellement la « capitale culturelle » de la région depuis 2002. En 2015, la ville a été désignée Capitale européenne de la culture. Nous avons constaté que toute une frange de la population n’avait pas le réflexe de pousser les portes des théâtres, des salles de concert et des musées. En complément de la grande exposition « Van Gogh au Borinage » – le peintre a vécu dans la région et c’est ici que sa vocation d’artiste est née et s’est développée – la ville a fait réaliser les premières fresques. En 2018, à l’occasion d’une exposition consacrée à Nikki de Saint-Phalle, des œuvres ont été installée dans l’espace public. L’accueil a été enthousiaste et les responsables ont décidé de poursuivre dans ce sens.
Baptiste Fiore : Je suis un pur Montois ! Je suis né ici, j’ai étudié aux Beaux-Arts de la ville et j’y ai crée mon agence de création et de production artistique – BF Studio – il y a 15 ans. Je ne suis pas issu de la culture graffiti mais l’Art Urbain rejoint ma philosophie : intégrer l’art de toutes les manières possibles pour le rendre accessible au plus grand nombre. J’ai proposé à la Fondation Mons 2025, qui gérait la continuité de Mons 2015, un projet mettant en avant la disponibilité dans la ville d’un grand nombre de murs – de 80 à plus de 300 m² – pouvant accueillir des œuvres d’Art Urbain. Nous avons commencé par une petite dizaine de fresques. En 2023, nous avons organisé un Festival des cultures urbaines et réalisé 22 fresques en trois semaines. Mais cette formule n’était pas adaptée. Elle était épuisante et provoquait une petite indigestion chez les Montois. Nous préférons travailler de manière plus espacée. C’est aussi important pour pouvoir créer de véritables relations avec les artistes.

Justement, quel a été l’accueil par les habitants ?
Christophe Mazza :
Si le Montois peut parfois paraître un peu conservateur mais l’Art Urbain a suscité un véritable intérêt de la population. Il n’y a pratiquement aucune polémique et l’adhésion n’a jamais faibli, au contraire. Au début, lorsque nous recherchions des murs pour y peindre des œuvres, c’était compliqué. La directrice qui m’a précédé à ce poste a du prendre son bâton de pèlerin, arpenter les rues et rencontrer plusieurs propriétaires pour les convaincre. Aujourd’hui, c’est l’inverse ! Beaucoup nous envoient des mails de candidature : « J’ai une belle façade, pouvez-vous mandatez un artiste pour une œuvre ! ».
Baptiste Fiore : L’objectif est que les œuvres fassent partie du patrimoine montois et que les habitants se les approprient. D’ailleurs, cette année, outre la réalisation de nouvelles pièces, nous commençons à entretenir les œuvres de la première année.

Et par les visiteurs ?
Christophe Mazza :
Je pense que le plan qui présente une suggestion de parcours pour découvrir les œuvres de la ville doit être le document que nous réimprimons le plus souvent ! Nous organisons aussi, à côté de celles, plus classiques, qui passent par le Beffrois, l’Hôtel de Ville, la Collégiale, les parcs et les maisons anciennes, des visites guidées spécifiques sur l’Art Urbain qui remportent un grand succès, avec des réservations à l’avance sur notre site.

L’une des originalités de la démarche de Mons est de ne pas donner de carte blanche aux artistes…
Baptiste Fiore :
En effet, toutes les oeuves sont liées à l’histoire de Mons, son patrimoine, son folklore… Nous essayons de renseigner les artistes au mieux, certains viennent visiter pour découvrir la ville, s’imprégner de son ambiance, notamment pendant notre « Doudou », la Ducasse – fête traditionnelle – qui se déroule toujours fin juin et à laquelle quelques murs ont été consacrés. Ce qui est amusant, c’est qu’en donnant une thématique aux artistes, on s’attend à un résultat mais nous sommes toujours surpris. Pour chaque fresque, j’essaie de trouver celui ou celle qui sera aussi à l’aise que possible avec le sujet. Par exemple, pour un mur situé en face d’un parc aux fleurs emblématiques, nous avons choisi Mura, une brésilienne installée au Portugal à l’univers très végétal.

Comment choisissez-vous les artistes qui interviennent ?
Baptiste Fiore :
Pour que le projet ait une envergure internationale, il est important que nous ayons des artistes reconnus. Nous avons ainsi accueilli le brésilien Kobra, le mexicain Farid Rueda, l’italien Andrea Ravo Mattoni… Mais c’est aussi important de donner une première chance à des artistes qui n’avaient pas forcément l’ambition de s’attaquer à de grandes fresques. Nous avons à Mons une école d’art supérieure, ARTS², dans laquelle je suis conférencier et où j’invite les étudiants à s’attaquer aux murs plutôt qu’à une feuille de papier. C’est réellement la politique de l’école. Ainsi, nous allons faire passer le permis nacelle à toute une classe. En outre, les étudiants apprennent en regardant ces grands artistes, parfois en les assistant, comme Lola Gois avec le duo espagnol Dourone ou Eva Badalamenti avec la québecoise Danaé Brissonnet, avant de se lancer.

Quels sont vos coups de cœur ?
Christophe Mazza :
C’est toujours difficile de choisir. Je dirais Torra de Saber, la fresque de Kobra qui représente le Beffroi, bâtiment emblématique de la ville qui, avec beaucoup de poésie, fait le lien entre l’univers d’un artiste reconnu et le territoire.
Baptiste Fiore : Il y a d’abord Lucie aux papillons de David Mesguish. Ce n’est pas une fresque mais c’est une sculpture, adoptée par tous les Montois. C’est intéressant parce que c’est un travail sur l’inox et le métal et que l’artiste a collaboré avec de jeunes soudeurs d’une école montoise. Le projet a également impliqué un ensemble d’entreprises locales. Ensuite, l’œuvre de 3ttman, un mur de 33 mètres de haut qui reprend tous les plus grands bâtiments de la ville. Elle fait d’ailleurs maintenant totalement partie du paysage ! Enfin, techniquement, je trouve La fille du pêcheur de Bane, à la fois trompe-l’œil et anamorphose, véritablement exceptionnelle.

Certaines pièces résonnent particulièrement avec l’histoire de Mons…
Christophe Mazza :
Comme beaucoup de villes en Wallonie, Mons a été beaucoup touché par les première et seconde guerres mondiales – 14-18 et 39-45. Certaines œuvres très émouvantes nous rappellent notre devoir de mémoire, comme les Anges de Mons d’Elisa Capdevila. Elle évoque une légende très connue en Angleterre, celle d’archers apparus dans le ciel pour défendre les soldats britanniques tenant le front à Mons pendant la première guerre mondiale.
Baptiste Fiore : Deux œuvres me touchent particulièrement. Le portrait de Marguerite Bervoets de Daniel Eime. Cette résistante a été décapitée par les Allemands – l’une des rares femmes à avoir subi cette peine – et nous avons réussi à retrouver un souvenir d’enfance, une photo de communion, qui évoque la fragilité. Dans le même esprit, l’espagnol Dridali a rendu hommage à Gabriel Ottelet, un résistant tué par les Allemands en 1944, peint sur le mur même de la maison où il s’était réfugié avant d’être arrêté et fusillé, à une vingtaine de mètres de la fresque !

visitmons.be/fr/l-art-habite-la-ville

© Oswald Tlr – Ville de Mons

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