Les MURs envahissent la France !
Modulable, Urbain, Réactif. Alors que le 53ème MUR vient d’ouvrir à Bastia, l’acronyme trouvé par Jean Faucheur il y a plus de 20 ans n’a jamais été plus actuel. Retour sur une exception culturelle française.

C’est donc un précurseur du Street Art, également cofondateur du groupe des Frères Ripoulin, qui est l’origine du premier MUR. « En 2003, à l’angle des rues Oberkampf et Saint-Maur, près de mon domicile de l’époque, il y avait ce panneau publicitaire de 3 mètres sur 8 que les artistes avaient pris l’habitude de « squatter« , en toute illégalité. C’était un processus intéressant, parce que les œuvres étaient recouvertes par des affiches et se renouvelaient sans cesse, ce qui interpelait les artistes et le public. Nous avons créé une association et déposé un dossier pour ce MUR devienne, en quelque sorte, officiel. Il a fallu quatre ans pour que la municipalité nous donne l’autorisation de louer l’emplacement ! Pour l’anecdote, au début, les œuvres étaient réalisées en atelier, parce que beaucoup d’artistes n’étaient pas toujours en bons termes avec la police… Comme ils étaient rémunérés avec les subventions de la mairie, cet argent leur servait parfois à payer leurs amendes ! », se souvient Jean Faucheur. Dès l’origine, le MUR Oberkampf a imposé trois principes de fonctionnement : des œuvres éphémères – tous les 15 jours au départ, toutes les 3 semaines aujourd’hui –, des artistes différents à chaque fois et une même rémunération, quelle que soit leur notoriété, une somme symbolique pour certains, comme tenu de la valeur de leurs œuvres sur le marché. D’ailleurs, des vols ont été commis à plusieurs reprises, comme en 2008 pour un collage de Jacques Villeglé ou, en 2012, pour un portrait féminin signé Vhils !



3. Iota, Le MUR de Nantes #11, jusqu’au 2 octobre 2023.
4. Serty 31, Le MUR Oberkampf #368, juillet 2023.
Un intérêt immédiat
Paris s’est intéressé au projet parce qu’il était nouveau, « original et un peu révolutionnaire ». Son intérêt ? « Il se situe dans une sorte de zone grise, entre les œuvres permanentes, ou du moins pérennes, issues de la commande publique, qui imposent un budget d’entretien et de restauration, et les œuvres éphémères, sauvages et illégales », explique Jean Faucheur. Et il s’est développé grâce à une spécificité française : le tissu associatif et le système des subventions. « Les villes aiment travailler avec les associations. Elles contribuent à leur financement et leur délègue la gestion. L’Art Urbain est, par nature, partageur, et les réseaux y sont très actifs ». Toutes les conditions étaient réunies pour que l’initiative d’Oberkampf, devenue une forme d’institution, reconnue par les artistes, fasse des petits.
Le principal artisan de ce développement ? Bob Jeudy. Pour ce passionné, l’aventure de ce que l’on n’appelait pas encore l’Art Urbain a commencé au début des années 90. « J’ai monté un centre d’art à Épinal, la Lune sans Parachute. Le maire, Philippe Séguin, nous a offert un pignon de 25 mètres de hauteur et j’ai accueilli Dominique Larrivaz et Jean Faucheur, avec – déjà – l’idée que montrer des œuvres dans la rue était un bon moyen de faire venir les gens vers l’art. Lorsque Jean m’a proposé de participer au projet du MUR Oberkampf, j’ai immédiatement accepté ». C’est sous son impulsion, alors qu’il assure la présidence de l’association, que le MUR a pris une nouvelle dimension. « Quelqu’un s’est proposé de nous aider et je l’ai incité à créer un deuxième mur parisien dans le XIIIe arrondissement. Puis, il y a eu l’ouverture du MUR d’Arromanches, en Normandie et plusieurs personnes nous ont ensuite contactés. J’ai alors conçu un kit pour les aider à démarrer : création de l’association, choix de l’emplacement, relations avec les municipalités… ». Le concept s’est ainsi diffusé, avec une grande liberté, notamment dans la programmation. Seule contrainte : que les artistes soient rémunérés.

Succès global, succès locaux
Évidemment, le MUR du XIe reste une vitrine inégalée. « Le succès a été incroyable ! Tous voulaient faire Oberkampf. Nous avons reçu des artistes du monde entier, notamment les plus connus comme Shepard Fairey. En 2010, pour le troisième anniversaire, nous avons organisé un grand évènement aux Blancs Manteaux, avec plus de 80 artistes et près de 10.000 visiteurs en 3 jours. Ce succès a entraîné la création d’autres MURs dans son sillage ». Car le concept fonctionne partout. « Les artistes ont besoin de présenter leur travail. Beaucoup ont compris que de la rue les aidait à être repérés. Même si l’œuvre est éphémère, elle se diffuse sur les réseaux sociaux. Et c’est génial pour le public, parce qu’on lui montre quelque chose qui bouge tout le temps. Aujourd’hui, les gens ont besoin d’art et ils y accèdent de moins en moins. Ils ne vont pas dans les musées ou les galeries, parce qu’ils n’ont pas été formés. Pour tomber sur une émission culturelle à la télé, il faut regarder Arte en plei milieu de la nuit ! Avec le MUR, nous allons à la rencontre du public. J’étais récemment au vernissage de Skio, au MUR de Tours ouvert depuis 8 mois, un succès avec 70 personnes ».

L’engagement de passionnés
Le MUR Nancy, inauguré en juin 2015 avec une fresque signée Alexone, a demandé un an de préparation aux quatre passionnés à l’origine du projet, Grégory Bertin, Pierre Ligier, Séraphin Armand et Julien Pesce. Ce dernier se souvient : « L’étape la plus compliquée a été de trouver ce qui qui répondait à nos pré-requis : un lieu de passage en centre-ville, un espace de stockage et la proximité d’un bar. Nous étions sur le point d’abandonner lorsque nous avons demandé à la direction du centre commercial Saint-Sébastien l’autorisation d’utiliser leur façade. Par chance, la directrice, Sandrine Bénard, est très intéressée par l’Art Urbain et nous avons reçu un soutien incroyable. La municipalité a, elle aussi, accueilli très favorablement le projet ; c’est d’ailleurs notre principal partenaire et nous entretenons d’excellentes relations. Ils n’interviennent pas dans notre programmation ou notre organisation, mais nous aident en cas de besoin quand ils le peuvent ».


8. Rouge Hartley, LeMUR Nancy, juin 2023.
Faire voir l’Art Urbain
Le mot d’ordre de l’association est de proposer des artistes issus de l’Art Urbain. « Nous avons une liste interminable d’artistes que nous souhaitons inviter depuis plus ou moins longtemps, certains depuis la création de l’association et que nous n’avons même pas encore contactés ! Cette liste grandit plus vite que celle des artistes que nous programmons. Nous recevons également énormément de sollicitations, par mail ou sur les réseaux. Nous les conservons et tentons de les inclure à notre programmation lorsqu’elles correspondent à notre ligne artistique. Nous essayons d’inviter une fois par saison un artiste qui nous a contactés. Nous tentons aussi de faire venir des artistes de différents pays. Durant les premières années nous tenions à inviter un artiste local une fois sur deux, car il y a de très grands talents à Nancy. Mais nous ne pouvons plus tenir ce rythme aujourd’hui. En programmant 7 artistes par an, le planning est très vite rempli », précise Julien Pesce.

Parcours sans faute
« Le projet doit avoir un certain charme car nous recevons des réponse très enthousiastes de la part des artistes. Les plus reconnus passent aujourd’hui beaucoup de temps en atelier pour produire des œuvres exposées en galerie. Peindre un mur en extérieur, « comme avant« , qui plus est en plein centre ville, dans un projet cadré et organisé par des bénévoles, leur fait plaisir », ajoute Julien Pesce. Un plaisir partagé par les riverains. « Les réactions sont très majoritairement positives. Les avis sont bien souvent liés aux types de pratiques, une œuvre figurative ayant toujours plus de chances de recevoir l’approbation du public qu’un lettrage par exemple, même si nous avons eu la surprise d’avoir de bons retours sur le graffiti pur et dur. Grâce aux réseaux, nous découvrons que des riverains nous suivent depuis des années avec enthousiasme sans jamais nous avoir abordés. D’autres viennent nous voir, aujourd’hui encore après 8 ans d’existence, pour nous dire qu’ils passent chaque mois photographier les œuvres depuis 2015 ! ».

s’intègrent dans le quotidien des habitants.
Favoriser les échanges
La question du lieu a été plus simple à régler pour le MUR de Biarritz. C’est en effet après qu’on leur ait proposé en 2018 un emplacement original, 4 pans de 8 m² chacun, soit une surface totale de 32 m², sur la façade du Carrefour City, rue des Halles au cœur de Biarritz qu’Adrien et Jérémy, deux frères graffeurs, fondateurs de l’association Updaters, ont pris contact avec les responsables du MUR Oberkampf. Et l’accueil est très positif, comme l’explique Adrien : « Il y a plus de passage durant la saison touristique, mais le site, qui est au cœur de la ville, vit toute l’année. Les habitants et les commerçants du quartier sont heureux de découvrir les nouvelles œuvres, qui changent tous les deux mois et, quand ils ont la chance de rencontrer sur l’artiste, de pouvoir échanger avec lui. Certains ne jettent même pas un œil mais d’autres discutent entre eux, cela crée du lien social ». Du côté de la municipalité, les rapports sont cordiaux. « Nous sommes en lien avec le service communication, qui parle de nous dans le magazine de la ville. Chaque année, nous faisons une demande de subvention. Nous n’obtenons pas ce que nous aimerions mais ils nous soutiennent. C’est important d’avoir un espace reconnu pour que les artistes puissent s’exprimer parce que le service anti-vandales de la mairie est efficace : dès qu’il y a un tag, il est effacé ! ».
Jouer la diversité
Pour la programmation, le mot d’ordre est éclectisme. « Nous essayons de montrer des styles artistiques les plus variés possible, du réalisme, de l’abstrait, de la calligraphie, avec une grande ouverture sur les médiums, pochoir, peinture, mais aussi impression, photographie, collage… ». Même diversité pour l’origine. « Nous essayons de maintenir l’équilibre entre les hommes et les femmes, les artistes nationaux, étrangers et locaux, basques notamment – français et espagnol –, d’autant que nous avons le soutien de l’Institut Culturel Basque qui nous alloue une petite subvention ». La formule séduit. « Nous sommes très sollicités et la liste d’attente est assez longue. Il y a également des artistes que nous avons envie de présenter, que nous connaissons par nos liens dans le milieu et que nous contactons via les réseaux sociaux. La réponse est le plus souvent positive, même si certains sont un peu réticents par rapport au budget : une base de 400 euros, plus l’hébergement pour ceux qui viennent de loin, ce qui est plus ou moins facile selon la période. L’été, à Biarritz, c’est plus compliqué… C’est un calcul à chaque fois, parfois il faut un peu jongler… ». Depuis une quinzaine d’années, le projet un peu fou né dans le XIe arrondissement parisien s’est imposé comme une incroyable galerie à ciel ouvert à l’échelle de tout un pays. Selon Jean Faucheur, « le MUR est une forme d’hétérotopie, une utopie réalisée, qui interagit avec le quotidien des gens. Beaucoup ne voient pas de manière consciente le travail artistique derrière. Mais je trouve cela très bien, je ne suis pas pour donner trop d’information, je préfère que chacun construise son propre imaginaire ». Le succès des MURs prouve, s’il en était besoin, que le Street Art est bien vivant.







