Guillaume Dubourg prône l’esprit graffiti à la Galerie Drip’s

En deux ans, cette petite boutique du centre de Rouen s’est imposée comme le rendez-vous des collectionneurs d’Art Urbain comme des curieux, avec une double promesse : sincérité et accessibilité.

Après dix-sept ans de carrière comme cadre commercial chez un constructeur automobile, Guillaume Dubourg décide de changer radicalement de voie en devenant galeriste. Il faut dire que ce père de famille heureux – il tient à la précision, car l’aventure n’aurait pas pu naître sans le soutien de sa femme et de ses enfants – cultive depuis toujours une passion pour le graffiti, qu’il a découvert aux États-Unis et qu’il pratique toujours sous le nom de Sekter. Décidé à faire de sa passion son métier, il a ouvert une galerie « street-art et graffiti » qui apporte un véritable vent de fraîcheur.

Quelle est ta vision du rôle de galeriste ?
Je n’ai pas ouvert ce lieu pour gagner de l’argent – heureusement [rires] – mais par passion. C’est une vraie chance de ne pas avoir l’impression d’aller bosser le matin. J’accorde beaucoup d’importance à l’accueil et à l’ouverture d’esprit. Dans neuf cas sur dix, beaucoup n’osent pas entrer dans une galerie, par méconnaissance ou par peur de passer pour des incultes. Ici, tout le monde est le bienvenu. La porte de la galerie est d’ailleurs toujours ouverte – enfin, jusqu’à 10°C même si, parfois, j’ai un peu froid, mais les gens ont moins d’appréhension à entrer [rires] – et j’aime parler de l’Art Urbain et des artistes.

Et dans tes relations avec les artistes ?
Je leur suis très reconnaissant de la confiance qu’ils me témoignent en me laissant leurs œuvres, parce que je n’ai pas les moyens de les acquérir pour les proposer à la vente. Je trouve cela génial, car – on a souvent tendance à l’oublier – produire une œuvre a un coût et ils ne savent pas s’ils vont la vendre ou non. C’est comme aller au boulot le matin sans savoir si tu vas être payé à la fin du mois. C’est très honorable et ils méritent le respect. De mon côté, sans vouloir être prétentieux, mon expérience de chef des ventes m’a donné la connaissance du commerce et de l’organisation. Ce n’est pas que je me considère comme le « chef » de mes artistes, loin de là [rires]. Je suis là pour les accompagner et les mettre en avant. Il y a une dimension un peu « sociale » d’aider à ce que les artistes puissent vivre de leur travail. La transparence avec eux est primordiale. Il faut que tout soit clair sur les conditions et les prix ; c’est le meilleur moyen de ne pas se prendre le bec. Les artistes se parlent, et ils ont bien raison de le faire !

Comment définirais-tu ta ligne éditoriale ?
Drip’s est une galerie quasi exclusivement graffiti. 95% des artistes que je présente viennent de là et les 5% restants sont davantage Street Art ou muralistes. Mais la première condition pour être exposé chez moi, c’est d’avoir peint des murs dans la rue. La seconde, c’est l’accessibilité, d’un point de vue financier. Je propose des sérigraphies à partir de 100 euros, jusqu’à des toiles originales à 2.500 euros. On reste dans ce que le commun des mortels peut s’offrir s’il en a la volonté.

Qu’est-ce qui guide ta sélection d’artistes ?
Au début, étant graffeur moi-même, je ne savais pas dire non. Mais il y a un risque de se galvauder. Comme je suis seul et que je n’ai que 37 mètres carrés, j’ai dû me recentrer. Aujourd’hui, le line-up est plus fermé, même si je suis plutôt éclectique dans ma sélection. Parfois, des visiteurs me demandent si c’est moi qui peins tout ce que j’expose. Je leur réponds qu’avec près de 15 artistes exposés et autant de styles différents, j’aurais des problèmes psychologiques si c’était le cas [rires]. Je choisis des artistes qui m’inspirent, mais, pour aller plus loin, j’ai besoin de comprendre leur démarche et de les aimer « humainement ». Disek, par exemple, je l’ai découvert par sa série J’irai graffer chez vous sur YouTube. Et lorsque je l’ai rencontré, j’ai tout de suite eu envie que ce soit mon meilleur ami. Ça a immédiatement « matché » entre nous. Et lui me l’a confirmé plus tard : « Au bout de 10 secondes, j’ai su qu’on allait s’entendre ».

Qui sont les principaux artistes de la galerie ?
Pour plus de la moitié, ce sont des artistes de la région parisienne. Outre Disek, je peux citer Keny, Encs (qui aura un solo show en septembre), Corbze (en octobre à la galerie), Gripe… ou Vision, peu connu dans le monde du marché de l’art, mais une vraie référence dans la sphère graffiti. J’ai de la chance qu’il ait accepté d’être à la galerie. Quoi de mieux que d’exposer des artistes que l’on admire ? À côté de ces « Parisiens », je présente également des artistes locaux, notamment Idem, l’un des membres du A31, le plus important et le plus ancien crew rouennais, que je mets pas mal en avant, mais aussi des Normands, comme Johann qui est du Tréport. À l’opposé, avec le franco-allemand Cren vivant à Berlin, il n’y a pas de proximité géographique. Il a fait la démarche de me contacter, de venir me montrer son travail à Rouen. Nous avons passé une après-midi ensemble : l’homme est super et son travail est excellent. Le mur réalisé avec Akte One à Berlin est une grosse claque, menée dans une démarche saine et un esprit collaboratif qui méritent d’être mis en avant.

N’étant pas du sérail, comment as-tu créé ta base de collectionneurs ?
Quand tu ouvres une boulangerie, tu peux vendre des croissants dès le premier jour. Galeriste, c’est plus compliqué. Je partais vraiment de zéro – voire même de moins un [rires] –, mais j’avais pour moi la passion, l’envie de faire et une certaine aptitude à communiquer. Il n’y a pas de formation pour devenir galeriste, alors j’ai fait à ma sauce. Beaucoup de communication sur les réseaux sociaux (Instagram, Facebook, LinkedIn) et aussi via les médias locaux comme 76actu. Rouen est une ville moyenne – la 15e de France –, mais qui devient de plus en plus dynamique au fil du temps. J’ai aussi activé mon ancien réseau professionnel. L’emplacement de la galerie, dans une rue très fréquentée par les Rouennais et les touristes, aide aussi à me développer. Mais tout cela demande du temps… Aujourd’hui, je peux dire que près de 400 collectionneurs m’ont fait confiance.

Comment décrirais-tu la scène urbaine rouennaise ?
Je dirais que c’est une scène très « détendue », bien plus qu’à Paris, même si les choses s’améliorent [rires]. Ici, tous les graffeurs se parlent. L’année dernière, c’étaient les 30 ans du collectif A31, dont la plupart des membres – une vingtaine – sont des quadras et des quinquas – forcément, après trente ans [rires]. Mais c’était très rassembleur, intergénérationnel, avec 110 participants, les anciens peignant avec des jeunes de 20 ans dans un très bon esprit. La plupart des graffeurs rouennais ne sont pas des artistes professionnels, mais ils sont très engagés dans leur pratique du graffiti et ce sont des soutiens très forts de la galerie. Ainsi, je n’ai jamais pris un tag sur ma vitrine, alors que pour des graffeurs old-school, un peu vandales, le concept même d’une galerie Street Art et graffiti, c’était un peu culotté.

À Voir
Galerie DRIP’S

210 rue Martainville 76000 Rouen
Du mardi au samedi de 10h à 19h, dimanche de 10h à 15h

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