« Pirates » : embarquement immédiat pour des mondes clandestins

À Lyon, le collectif Blast transforme 500 m² en un immense terrain d’exploration consacré à toutes les formes de piraterie. Entre décors monumentaux, installations interactives, énigmes et exposition secrète, « Pirates » revendique une vision libre, écologique et résolument immersive de la création.

Chez Blast, les expositions commencent souvent bien avant l’ouverture des portes. Elles naissent d’une envie, d’un sujet qui s’impose peu à peu. Pour « Pirates », l’idée mûrissait depuis longtemps dans l’esprit de Kalouf et de Romain Lardanchet. « Tous les deux, bercés par Albator, nous avons toujours aimé les pirates, notamment pour leur côté rebelle. L’esprit pirate se retrouve d’ailleurs dans le graffiti, une pratique qui s’est longtemps développée de manière illégale ». Mais derrière les sabres et les pavillons noirs des aventures maritimes et spatiales se cache une réflexion plus contemporaine. « La thématique s’est aussi nourrie du contexte politique, de l’actualité, des dérives de la société. Quand tu n’es plus écouté, quand tu n’es plus entendu, tu as juste envie de mettre un coup de pied dans la fourmilière », note Kalouf.
Loin de se limiter à la figure romantique du flibustier à l’ancienne, l’exposition explore ainsi toutes les formes de piraterie. Celle des océans, bien sûr, mais aussi celle des hackers, des radios libres, des pirates de l’espace ou de tous ceux qui choisissent de s’affranchir des cadres établis. Une vision exposée dans le manifeste de l’exposition, où les pirates, qu’ils écument les mers, les rues ou les réseaux numériques, apparaissent comme les héritiers d’une longue tradition de contestation et d’émancipation, comme l’incarnation contemporaine d’un même idéal de liberté.

Tromper le visiteur pour mieux le surprendre
Comme toujours avec Blast, la scénographie fait partie intégrante du récit. Pour « Pirates », le collectif a imaginé un parcours conçu comme une succession de faux-semblants. « Nous avons construit une partie d’un bateau pirate. Le visiteur entre d’abord dans la cale, puis traverse la cabine du capitaine. Tout semble renvoyer à l’imaginaire classique de la piraterie. Pourtant, au fil du parcours, des indices apparaissent et révèlent peu à peu que le sujet est bien plus vaste ». Derrière les corsaires et les pavillons noirs se cachent en effet d’autres « figures ». « L’idée n’était pas de traiter uniquement le pirate à l’ancienne. Nous voulions aussi évoquer les pirates de l’espace, les pirates informatiques, les radios pirates… toutes les formes de piraterie ». En orientant le regard du visiteur dans une direction avant de l’emmener ailleurs, la surprise est totale ! Après le pont du navire construit à taille réelle, le parcours s’ouvre ainsi sur d’autres univers. Dans la section consacrée aux pirates de l’espace, une grande porte animée par des projections vidéo évoque l’entrée d’un vaisseau spatial. « L’idée était de créer une sorte de sas ». Cette logique de détournement se retrouve également dans l’une des créations de Romain Lardanchet. « Il a imaginé un bateau-vaisseau dont une partie s’ouvre pour révéler une reproduction miniature de l’exposition ! ». Une véritable mise en abyme !

Une exposition dans l’exposition
Ce goût du détournement ne s’arrête pas à la scénographie. Une énigme traverse discrètement l’ensemble du projet. « Nous avons piraté notre propre exposition. Des indices sont disséminés un peu partout dans le parcours. Lorsqu’un visiteur découvre quel est l’animal qui effraie le plus les pirates, il déclenche un mécanisme qui lui permet d’accéder à une seconde exposition, cachée celle-ci. Pour nous, c’est elle le véritable trésor ! ». Effet waouh garanti alors pas question d’en dévoiler davantage. Cette superposition de récits se retrouve à travers plus d’une centaine d’œuvres en place dans les 500 m² du parcours : peintures, sculptures, objets, installations, créations numériques, cabinets de curiosités… se répondent d’un espace à l’autre. « Notre précédente exposition était plus contemplative. Cette fois, nous voulions quelque chose de totalement immersif ». Parmi les nombreuses pièces créées figure une étonnante tortue inspirée du Docteur Maboul. « La tortue est l’un des animaux les plus touchés par la pollution marine. Dans le cœur de l’installation, nous avons placé des capsules de bière. Avec une pince, le visiteur doit les retirer sans toucher les parties métalliques. Une fois toutes les capsules récupérées, il obtient des crédits pour jouer sur une borne d’arcade pirate ».

Un contenant et du contenu
Si « Pirates » multiplie les décors, les mécanismes, les dispositifs ludiques…, c’est qu’ils occupent une place essentielle dans la démarche du collectif Blast. « Les expositions immersives sont notre signature ! Ce sont des projets dans lesquels nous mettons toutes nos tripes ». Pour Kalouf, les œuvres ne peuvent être dissociées de l’univers qui les accueille. « Ce qui nous anime, c’est la capacité à plonger le public dans une expérience. Pour nous, le contenant est aussi important que le contenu ». Cette approche irrigue l’ensemble de l’exposition. « Nous souhaitons que les visiteurs fassent le plein d’émotions ». Le parcours intègre ainsi plusieurs installations qui prolongent le thème de la piraterie sous des formes inattendues. L’une d’elles est consacrée aux radios pirates. « Félix Félixine, DJ sur une radio pirate à la fin des années 1970, partage son expérience à travers un dispositif mêlant archives, matériel d’époque – radiocassette, table de mixage… – et un enregistrement dans lequel il raconte cette aventure. Les visiteurs écoutent son récit au casque tout en découvrant le texte qui défile sur un écran ». Un témoignage qui rappelle que l’histoire de la piraterie ne s’est pas écrite uniquement sur les mers. Cette liberté se retrouve également dans le choix des artistes invités – Anti, Dasplet, Den V, Eloïse, Emmanuelle de Vex, Hyppolit de Vex, Killer Laser, Laureen, Lesime, OneHope et Sonac. « Nous leur avons proposé un manifeste pour leur donner une direction, mais chacun est resté libre de s’emparer du sujet comme il l’entendait ». Une diversité d’approches qui contribue à enrichir un parcours foisonnant sans jamais rompre sa cohérence.
Derrière les magnifiques œuvres et installations monumentales, derrière les multiples dispositifs imaginés pour « Pirates » se cache une réalité fidèle à l’ADN du collectif. Un choix qui relève autant de la conviction que de la nécessité. Ne bénéficiant d’aucune subvention, Blast construit l’ensemble de ses projets de manière autonome. « Nous sommes très sensibles aux questions environnementales. 95% de ce que nous présentons, c’est de la récup. Nous récupérons des matériaux partout où nous le pouvons. Certains proviennent du lieu, d’autres nous sont donnés ». Même l’imaginaire de la piraterie est détourné à travers ce prisme. On y voit par exemple des armes, fabriquées à partir de matériaux de récupération et customisées, qui tirent des graines plutôt que des balles, un crochet en mode binette de jardinage…

L’engagement comme boussole
« Pirates » raconte aussi une aventure humaine. Huit mois de préparation ont été nécessaires pour transformer les 500 m2 en un univers peuplé de pièces exceptionnelles. Kalouf évoque notamment le feuillage du Crabe-Récif, composé de près de 8.000 hippocampes découpés dans des pochettes plastiques puis collés un à un. Au-delà des 9 membres du collectif, dont 5 artistes – Kalouf, Romain Lardanchet, Choper, Laszlo et Ophélie David –, le collectif s’entoure de personnes aux compétences très différentes, « comme David Gastinaux, technicien du spectacle », mais aussi de bénévoles. « Certains maîtrisent la technologie, d’autres la vidéo, le son, la lumière… ». Cette énergie collective se retrouve dans la philosophie du collectif. Blast a fait le choix d’un accès gratuit à ses expositions, « dont nous assurons entièrement le financement ». Les œuvres présentées dans « Pirates » sont donc disponibles à la vente. En parallèle, une boutique propose prints, affiches et produits dérivés « accessibles à tous les budgets ». Les visiteurs qui le souhaitent peuvent également faire un don. Dans un autre espace, une centaine de skateboards customisés par des artistes invités sont réunis autour d’une même cause, « le produit des ventes étant intégralement reversé au département cancer pédiatrique de l’hôpital Gustave-Roussy ». Un bel exemple d’engagement pour rappeler que certaines aventures culturelles méritent autant d’être découvertes que soutenues.

À voir
« Pirates »

Jusqu’au 26 juillet 2026 puis du 4 au 27 septembre 2026
Samedi et dimanche de 10h à 18h (vendredi sur demande pour les groupes et scolaires)
14 rue Gorge de Loup 69000 Lyon

Blast Art : blastartlyon.sumupstore.com
Instagram : @blastartlyon

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