Urban Art Fair : une foire qui traverse le temps
Pour sa 10ᵉ édition, Urban Art Fair ne se contente pas de célébrer une longévité méritée. Elle affirme une maturité, élargit son territoire et interroge ce qu’est aujourd’hui l’Art Urbain.
Pour une foire internationale, dix ans constituent moins un aboutissement qu’un seuil : celui où elle regarde derrière elle sans nostalgie, considérant les mutations de l’Art Urbain qu’elle a si bien observées, accompagnées, parfois devancées ; celui, surtout, où elle s’autorise à reconfigurer son périmètre en l’ouvrant à l’architecture et au design. Expositions monumentales, décloisonnement disciplinaire, projets collectifs…, cette 10e édition, telle que la dévoile son fondateur Yannick Boesso, esquisse ainsi une cartographie sensible et exigeante d’un mouvement devenu pluriel, structuré, pleinement inscrit dans le champ contemporain, tout en interrogeant ses perspectives.
En dix ans, Urban Art Fair est passée du « mur » à la « matière », du geste à la structure. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette transformation de l’Art Urbain que la foire a accompagnée depuis 2016 ?
Mon intuition me conseille en général de ne pas trop stigmatiser les tendances, mais plutôt d’observer les différents parcours, l’évolution des styles et des techniques, les micro-marchés parfois, comme des événements distincts. Collectivement, le marché général de l’Art Urbain s’est néanmoins stabilisé. Certaines des cotes les plus hautes sont légèrement redescendues car la spéculation est, dans certains cas, arrivée à son maximum. En parallèle, les artistes émergents sont toujours plus nombreux, et cela crée une dynamique de renouvellement forte. En 2016, nous avions à cœur de réunir un maximum d’artistes pour les présenter au grand public, de mettre en lumière les cadres historiques et indiscutables de notre mouvement. Aujourd’hui, nous cherchons aussi beaucoup à apporter de la nouveauté. En ce sens, les pionniers que vous découvrirez à l’occasion de cette 10e édition font partie de ceux que nous n’avons encore que très peu montrés.
Si vous deviez résumer ces dix éditions, quel(s) moment(s), quelle(s) décision(s), quelle(s) rencontre(s) ont le plus marqué l’histoire d’UAF ?
En premier lieu, je dirais le succès de la première édition, qui nous a beaucoup surpris, tant au niveau du nombre de visiteurs que des ventes extraordinaires. Le stand d’œuvres originales de Banksy y était sûrement pour quelque chose d’ailleurs. Bien sûr, je pense à tous les projets organisés en parallèle d’UAF Paris, comme UAF Solo Show, Urban Influence, Urban Art Singapore, Urban Art Fair New York, l’annulation lors de la pandémie de 2020 d’Urban Art Fair Moscou… Tous ces moments venus enrichir notre vision nous ont apporté de l’expérience et donné des idées ! À titre personnel : accueillir Martha Cooper et Henry Chalfant pour une conférence en 2016, entendre la même année agnès b. présenter la foire avec conviction en interview et, plus généralement, chaque montage de salon. Ces moments intimes où le travail d’une année arrive, s’installe et prend vie. Je pense aussi à tous les artistes qui ont réalisé nos affiches. Nous avons eu l’honneur d’en côtoyer des immenses qui, au-delà du graffiti ou de l’Art Urbain, marqueront l’histoire.
En dix ans, UAF a accueilli plus de 150 galeries et plus de 600 artistes. Qu’est-ce que cette longévité dit, selon vous, de la place de l’Art Urbain dans le champ de l’art contemporain aujourd’hui ?
Cette longévité est certainement le fruit d’une relation de confiance avec nos exposants, car, sans eux, nous n’existerions pas. J’aime penser que, dans l’art, les tendances du marché suivent l’offre, donc j’imagine, en regardant en arrière, que nous avons su proposer un événement de caractère dans lequel beaucoup ont su s’exprimer et véhiculer des émotions fortes… celles que nous conservons dans nos bagages année après année et qui nous aiguillent.
Pour cette édition anniversaire, vous ouvrez largement la foire à l’architecture et au design. Pourquoi était-il important d’opérer ce décloisonnement ?
Baladez-vous à New York les yeux en l’air, et la perception de ce que peut être une ville devient étonnamment nouvelle. L’architecture et le design sont des portes que nous souhaitions ouvrir en premier lieu aux artistes – de nouvelles directions inspirantes je pense, dont l’objectif pourrait être de les aider à sortir de leurs habitudes –, mais aussi au public, afin de lui proposer un regard sur la ville comme un écosystème artistique complet, fait certes de peintures murales, légales ou illégales, mais aussi d’un potentiel de création infini. Le mobilier urbain, la construction, l’harmonie entre le beau et le fonctionnel sont des sujets qui nous intéressent particulièrement. Vous découvrirez donc cette année un parcours de quelques œuvres que nous avons sélectionnées et qui vous donneront à penser sur ce sujet !
L’exposition « Perspectives », avec ses œuvres monumentales sur le parvis du Carreau du Temple, sort la foire de ses murs. Est-ce une manière de renouer avec l’espace public, ADN originel de l’Art Urbain ?
Nous réfléchissons à chaque édition au lien entre l’extérieur et l’intérieur, entre la rue et l’atelier, entre la peinture et le volume. Cette année, « Perspectives » donnera vie à un monde imaginaire, fait de gigantisme (Mara), de réalité augmentée (Bondtruluv), d’urban landscape (Popay). Ces installations extérieures, construites sur de nombreuses contraintes liées à l’espace public, nous permettent de faire connaître le salon à un plus grand nombre, mais aussi de poser un premier message, une introduction avant de rentrer dans l’intimité des artistes.
La curation personnelle d’Oli (Bigflo & Oli) introduit un dialogue entre musique, culture populaire et Art Urbain. Quel regard portez-vous sur ces passerelles entre disciplines aujourd’hui ?
L’expo d’Oli à UAF sera vraiment plus axée art contemporain que musique, mais cela nous rappelle forcément que la création pluridisciplinaire est la richesse même de l’art, la création de l’esprit qui navigue sans limites. Les gens qui me connaissent le savent, j’ai un attachement fort à la musique, et ce fut d’ailleurs ma porte d’entrée vers les arts contemporains. Les pochettes de disques sont une vitrine évidente pour ce lien entre l’art visuel et musical, mais cela va plus loin. Je chéris particulièrement les artistes qui arrivent, seuls ou collectivement, à faire résonner leur art à plusieurs niveaux. Tous les publics ne seront pas forcément polyvalents dans leurs connaissances artistiques, et le fait de pouvoir circuler entre le son et l’image offre toujours de belles perspectives. On le sait, l’Art Urbain doit beaucoup au hip-hop, mais à d’autres courants musicaux également.
Outre « Perspectives » et la curation d’Oli, quels seront les autres temps forts de cette 10e édition ?
Une des grandes réussites cette année est la diversité des projets. Nous allons travailler avec le CNOSF [Comité National Olympique et Sportif Français, NDLR] et présenter des athlètes olympiens artistes aux côtés d’artistes établis de la foire pour continuer à véhiculer les belles valeurs de l’Olympisme. Certains artistes comme Mara, Brusk ou Zenoy vont proposer des projets détonnants et interactifs, et la Fondation Desperados vous réserve aussi une jolie surprise avec Stéphane Moscatto ! Dans les autres grandes satisfactions, je pense notamment au retour de Mode 2 à UAF, à la performance de Bill Blast, au solo show de Dan Witz avec la galerie Laurent Rigail, à l’exposition « Mignatures d’Artistik Rezo », au Musée du Graffiti de Miami et Doze Green, à la première de Bondtruluv et de Flog avec Mazel Galerie, et cerise sur le gâteau, The Underbelly Project, qui sera un événement dans l’événement, avec Jeff Soto, Logan Hicks, Swoon, Shepard Fairey, Faile et d’autres artistes incontournables qui vont vous faire plaisir. Jeff Soto fera d’ailleurs le MUR Oberkampf durant le week-end d’UAF, un grand moment !
L’affiche 2026, signée Logan Hicks, met en scène le métro new-yorkais comme battement de cœur de la ville. Ce visuel s’est-il imposé comme une métaphore ?
Pour l’affiche de nos 10 ans, nous souhaitions d’abord présenter une œuvre analytique, sur la base du chiffre 10 de nos 10 ans, le 1 et le 0 qui rappellent le coding ainsi que la métaphore des nombreux choix et des nombreux événements qui ont rythmé nos aventures. Nous avons par habitude l’envie de porter nos propres sujets au sein de la foire. Mais parfois l’évidence est ailleurs et, en l’occurrence, Logan était celui qui la portait. Cette affiche reprend déjà le code couleur originel d’UAF, le rouge, celui de l’œuvre de l’artiste Renk qui a signé notre première affiche. Cette photo de Logan raconte premièrement l’histoire d’un passage, celui d’une photo à un pochoir ; on voit bien que le travail de Logan commence avant la peinture, avec un regard porté, une colorimétrie, un cadre, une photo. Et évidemment il y a le train ! C’est une des passions de l’artiste qui vit en face d’un métro aérien à New York, et qui porte en lui ce fondement du mouvement, qu’il transmet en continuant à l’immortaliser. Dans cette métaphore, la station de métro pourrait être UAF, une plateforme d’accueil, de transit, de rencontres. Nous hébergeons la vie de nombreux artistes venus présenter leurs voyages intérieurs. Les trains arrivent chez nous depuis 10 ans, à nous de construire d’autres chemins pour de nouvelles destinations.
Le stand consacré à The Underbelly Project, projet clandestin né dans les tunnels du métro new-yorkais, occupe une place forte dans cette édition. Que représente ce projet dans le récit que vous souhaitez raconter pour les 10 ans de UAF ?
C’est clairement un des projets forts cette année, qui donne tout son sens à notre travail. Le projet commence en 2009 dans une station abandonnée new-yorkaise, où 100 des plus grands artistes d’Art Urbain descendent clandestinement pour créer un espace collectif unique d’expression. 16 ans plus tard, le film sort à Miami en décembre 2024, puis à UAF en 2025. L’an dernier, nous nous sommes dit avec Logan et Pascaline Mazac qui porte le projet : pourquoi ne pas essayer de raconter cette histoire sur un espace d’exposition ? Et le voici ! Une vingtaine d’artistes du projet originel seront présentés sur un espace immersif, ludique et didactique, et donneront à voir le meilleur de la scène urbaine actuelle et passée, ce qui va être mémorable ! Vous les retrouverez d’ailleurs en conférence samedi 21 après-midi. Mais le message le plus important de ce projet est son aspect collectif. Logan est le centre du projet, c’est lui, par sa personnalité, sa fidélité, sa persévérance, sa gentillesse et son talent, qui a su fédérer tous ces grands noms. Merci encore à lui.
Cette 10ᵉ édition marque-t-elle un aboutissement ou, au contraire, un point de départ pour une nouvelle décennie d’Urban Art Fair ?
Il y a quelques jours, j’aurais dit que UAF 2026 est un point de départ pour la suite, car nous posons cette année de sacrées bases à développer lors des prochaines éditions. Mais si j’arrête le temps et que je regarde la richesse du contenu qui va être présenté, c’est une immense satisfaction, une fierté et donc forcément un aboutissement. Nous avons besoin de marquer le coup, de dire merci à tous les amis rencontrés sur la route, et de célébrer notre passion. Merci à vous aussi URBAN ARTS magazine de nous accompagner pour cette grande occasion. Rendez-vous le 19 mars !
À voir
Urban Art Fair
Du 19 au 22 mars 2026
Carreau du Temple
4 rue Eugène Spuller 75003 Paris
urbanartfair.com
Instagram : @urbanartfair







