« Chacun cherche son chat »
Animal domestique, icône numérique, figure mystique…, sous ses apparences familières, le chat révèle un territoire symbolique infiniment plus vaste qu’il n’y paraît.
À première vue, le sujet, presque anecdotique, pourrait prêter à sourire. Une exposition consacrée au chat dans un centre d’art urbain au cœur de Paris a tout du clin d’œil populaire ou du prétexte visuel facile. Pourtant, avec « Chacun cherche son chat », Eva Quintard prend une direction bien différente. Pour son premier commissariat, elle transforme cette figure familière en terrain d’exploration symbolique, artistique et sensible. « Au départ, l’idée d’une exposition consacrée au chat relevait presque de la plaisanterie », reconnaît-elle. « Puis, après quelques recherches, j’ai pris conscience de la richesse incroyable du sujet. Le chat traverse les époques, les cultures, les imaginaires : du chat sacré en Égypte aux créatures mystérieuses du Moyen Âge, jusqu’à son omniprésence sur les réseaux sociaux aujourd’hui. C’est une figure qui parle de liberté, de marginalité, d’indépendance, de grâce, de beauté… C’est un sujet immense ».
Le chat comme langage commun
Très vite, Eva Quintard refuse l’idée d’une accumulation de représentations félines décoratives. « Je ne voulais surtout pas aborder le chat comme un simple motif esthétique. Seul m’intéressait ce que cette figure implique symboliquement dans notre histoire et dans notre imaginaire collectif ». Le projet réunit ainsi une dizaine d’artistes issus de l’Art Urbain invités à s’emparer librement de cette silhouette à la fois familière et insaisissable. Madame, Veks Van Hillik, Kraken, Kesadi, Scaf, Wenna, Ardif, Mosko, Agrume, Clet, Dran ou encore Ruben Carrasco composent un parcours où le chat devient successivement miroir psychologique, créature mystique, icône kitsch, personnage philosophique ou présence réconfortante. « Le chat est devenu un langage commun entre tous ces artistes. Chacun l’a traversé avec sa propre sensibilité, son histoire, son vocabulaire plastique. L’idée n’était pas de représenter des chats, mais de révéler ce qu’ils racontent de nous ». D’une œuvre à l’autre, le félin devient miroir psychologique, figure mystique, icône numérique ou personnage philosophique.
Madame plonge dans l’univers du Chat noir d’Edgar Allan Poe à travers une installation immersive et claustrophobique. « Avec elle, le chat devient un révélateur des parts sombres de l’être humain », souligne la commissaire. À l’inverse, Veks Van Hillik convoque la physique quantique avec une interprétation du célèbre chat de Schrödinger. « Il imagine une installation où le visiteur regarde à travers une serrure pour constater lui-même l’état du chat. C’est extrêmement intelligent parce que le spectateur devient acteur de l’œuvre ». Chez Kraken, le chat s’impose comme figure kitsch des brocantes et icône virale sur les réseaux sociaux. « Cela parle de notre rapport aux images, au scroll permanent, à cette consommation visuelle quotidienne ». Kesadi, quant à lui, transforme le félin en personnage principal d’une bande dessinée sur une fresque de 10 mètres. Wenna évoque les mythologies chinoises à travers un panthéon de divinités félines, tandis que Scaf imagine une anamorphose monumentale pensée pour provoquer l’émerveillement.
Une porte d’entrée vers l’art
La diversité des écritures plastiques constitue l’un des points d’équilibre de l’exposition. « Il était essentiel de montrer la richesse de l’Art Urbain. Cette scène est encore trop souvent réduite à une lecture spectaculaire ou décorative, alors qu’il existe un véritable contenu derrière ces pratiques », insiste Eva Quintard. « Chaque artiste a développé une réflexion extrêmement construite autour du sujet et a écrit une note d’intention fournie ». Cette volonté de décloisonner le regard guide tout le projet. Depuis plusieurs années en effet, Eva Quintard travaille au contact direct des visiteurs de Fluctuart. Une expérience qui nourrit profondément sa manière d’envisager la médiation et le rapport aux publics. « Le chat est un formidable prétexte pour démocratiser l’art sans l’appauvrir. C’est une figure populaire, immédiatement accessible, une porte d’entrée vers la littérature, la poésie, la mythologie, la physique quantique… et même notre rapport au temps ». L’exposition repose ainsi sur une forme d’identification intime. « Les artistes ont identifié leur propre figure féline, celle qui résonne avec leur démarche et leur sensibilité. Aux visiteurs maintenant de reconnaître la leur ». Chaque œuvre agit ainsi comme une présence familière capable de réveiller souvenirs, émotions ou expériences personnelles. « Ces chats attrapent le spectateur, créent un lien avant de l’emmener ailleurs ».
Cette relation portée au regard et au temps constitue l’un des fils invisibles de l’exposition. « Aujourd’hui, les images défilent en permanence. Très peu de personnes prennent encore le temps de regarder réellement. Or, les chats nous apprennent à ralentir et imposent une autre temporalité ». C’est dans cet esprit qu’a été imaginé le Cozy Cat Corner, espace pensé comme une respiration au sein du parcours. « C’est un endroit où l’on peut s’asseoir, observer, contempler. Une manière de se mettre au rythme du chat ». L’exposition revendique également une dimension expérimentale, une grande partie des œuvres ayant été réalisées directement sur place. « En tant que centre d’Art Urbain, l’enjeu pour Fluctuart est également d’être un laboratoire. C’est pourquoi l’exposition présentera principalement des œuvres et des installations pensées et réalisées in situ ». Derrière son apparente légèreté, « Chacun cherche son chat » parle finalement autant du regard que de notre manière d’habiter le monde. Une exposition où le félin devient surface de projection, compagnon silencieux et révélateur intime.
À Voir
« Chacun cherche son chat »
Jusqu’au 23 août 2026
Tous les jours de 12h à 00h
Fluctuart
Pont des Invalides – Port du Gros Caillou 75007 Paris
fluctuart.fr
Instagram : @fluctuart







