PolArt 2 : aller encore plus loin
Street art, police, solidarité, trois mondes que tout semble opposer et qui se sont pourtant rencontrés autour de PolArt. Après une première édition fondatrice, l’initiative revient avec une ambition claire : inscrire l’action dans la durée.
À l’origine de PolArt, une idée simple mais risquée : associer street art et police pour financer une action sociale concrète. Un pari fou qui, dès la première édition, a dépassé les attentes. En effet, PolArt n’a pas seulement permis de financer des maraudes, il a aussi ouvert un espace de rencontres inédites et fait bouger les lignes entre deux univers que tout oppose… ou presque. Reste désormais à consolider l’existant, affiner la mécanique et élargir le cercle. À l’approche de la seconde édition, ses fondateurs expliquent comment PolArt entend continuer à avancer, sans perdre ce qui a fait sa force, afin d’inscrire cette action solidaire dans la durée.
Quel bilan tirez-vous de la première édition de PolArt ?
Quentin Gourdin : Cette première édition a largement dépassé mes attentes ! Si les 73.000 € récoltés ont permis de lancer les maraudes bleues, l’essentiel est ailleurs : les regards ont changé. Des personnes éloignées du monde de l’art ont compris la démarche, apprécié les œuvres et même enchéri. À l’inverse, nous avons réussi à embarquer des artistes dans l’aventure PolArt. Beaucoup ont salué le courage des artistes d’avoir osé participer à cette première édition, mais aussi celui de l’association Fraternité Police d’avoir osé introduire le Street Art au sein du monde ultra sérieux de la police – une institution régalienne. PolArt a créé du lien là où on ne l’attendait pas.
Dominique Barlaud : La justesse de la rencontre m’a marqué. Cette première édition a prouvé que ces deux mondes pouvaient se croiser et s’engager ensemble autour d’un projet artistique et d’une cause commune.
Qu’est-ce qui, selon vous, explique la réussite de PolArt ?
Dominique Barlaud : L’équipe, sans hésitation, avec des personnes réellement investies. Lors de la première édition, il a été très difficile de trouver un commissaire-priseur : le projet paraissait trop atypique et peu de gens y croyaient. Heureusement, Diem a accepté de s’engager.
Diem Crenais : Dès que je peux aider, je le fais avec plaisir, et mes équipes aussi. Et mon associée est toujours présente lorsque nous nous engageons sur un projet. Si je reviens cette année, c’est parce que le projet est beau et qu’il fonctionne. Il a aussi permis de très belles rencontres humaines, et c’est essentiel pour moi.
Quentin Gourdin : Merci à Diem, car l’an dernier, beaucoup étaient frileux à l’idée de s’associer à l’image de la police. Trouver des partenaires prêts à s’engager n’a pas été simple. PolArt s’est construit par une succession de rencontres improbables, entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées autrement. Aujourd’hui, le projet a fait ses preuves. Les regards ont évolué, les choses sont plus fluides. Il y a moins de méfiance et davantage de confiance.
Qu’est-ce que la première édition a permis de mettre en place ?
Quentin Gourdin : Le lancement des maraudes bleues ! Le camion, les équipements, les formations et les premières sorties ont été rendus possibles grâce aux fonds récoltés. Près de quarante maraudeurs ont été formés aux premiers secours adaptés aux personnes sans-abri – une approche psychologique spécifique, des risques sanitaires particuliers… Nous avons créé une mallette pédagogique, équipé le véhicule d’un défibrillateur mobile, structuré le dispositif de terrain… La mairie de Paris a également soutenu le projet en mettant à disposition des containers installés dans les commissariats pour collecter vêtements et couvertures. Rien de cela n’existait ; aujourd’hui, le système est en place et fonctionne.
Aujourd’hui, qu’est-ce que vous voyez sur le terrain qui rend les maraudes bleues encore plus indispensables ?
Quentin Gourdin : En un an, la situation ne s’est pas améliorée, au contraire. Ce qui est le plus difficile, au-delà de la violence des situations, c’est l’habitude. À force, on finit par regarder l’inacceptable avec une forme de banalité, comme anesthésiés, alors qu’on devrait être profondément choqués. Pour autant, même si cela revient à vider la mer à la petite cuillère, il faut continuer. Ce projet injecte une dose d’humanité dans un monde très dur. Les choses ne s’amélioreront sans doute pas demain, ni après-demain, mais ce n’est pas une raison pour s’arrêter. Et heureusement, j’ai de moins en moins de mal à mobiliser. Certains artistes souhaitent d’ailleurs accompagner le dispositif jusqu’au bout en participant aux maraudes et je trouve ça très fort. Cela prouve que l’on peut encore rassembler autour de valeurs humaines.
Pour cette 2e édition, qu’est-ce que vous souhaitez changer dans la mécanique PolArt ?
Quentin Gourdin : La première édition a été marquée par des erreurs de débutants… Pour cette deuxième édition, l’objectif est d’être beaucoup plus efficaces. Concentrer l’énergie sur le résultat, réduire au maximum les charges pour que l’argent aille là où il doit aller, et s’entourer de partenaires réellement engagés dans le projet, dans une logique de bienveillance dès le départ. Le changement de lieu est d’ailleurs central. Ellia Art Gallery nous accueille gracieusement au 10 rue de Turenne, dans un espace de 500 m² au cœur du Marais.
Dominique Barlaud : Autre partenaire clé, impliqué depuis la première édition : la maison de ventes Yellow Peacock avec, à sa tête, Diem Crenais. Sa renommée et sa présence ont apporté un gage de sérieux et de professionnalisme, entre son travail en amont considérable – catalogue en ligne, certificats d’authenticité, préparation de la vente. Le jour J, elle a su créer une belle dynamique d’enchères. On peut aussi citer Ledbox, intégrateur travaillant notamment pour The Voice, Taratata ou Danse avec les stars, qui assurera la scénographie. Là encore, il s’agit d’un engagement bénévole.
Vous vous faites accompagner par un parrain et une marraine…
Dominique Barlaud : Nous avons choisi un parrain et une marraine capables d’accompagner sincèrement cette édition. Extérieur au Street Art et au graffiti, Hom Nguyen s’est imposé assez naturellement pour ouvrir PolArt à une autre communauté, celle de l’art contemporain. Il sera présent lors de la vente, prendra la parole et parlera de ce qui l’anime profondément : les valeurs humaines, le respect, la transmission. Il y aura aussi quelques surprises. Il était important que le projet soit porté également par une femme. Avec Caroline Margeridon, antiquaire du marché Biron et figure emblématique d’Affaire conclue, il y avait de nombreuses convergences. Elle est très engagée dans des causes humaines, notamment auprès des enfants et des femmes victimes de violences. Cet engagement résonne naturellement avec PolArt. C’est une personnalité connue du grand public auprès duquel elle va partager le projet. Sa présence, sa parole et son énergie peuvent clairement apporter beaucoup.
Diem Crenais : C’est une marraine parfaite : elle est connue et elle communique !
Quentin Gourdin : J’espère que sa présence nous permettra de toucher un public encore plus large !
Comment s’est faite la sélection des artistes ?
Dominique Barlaud : Cette année, avec Quentin et Diem, nous avons souhaité pousser le curseur un peu plus loin : 37 artistes l’an dernier ; une cinquantaine cette année. L’enjeu ? Trouver le bon équilibre entre ambition et faisabilité afin d’accompagner chaque œuvre, de raconter l’artiste et sa démarche, tout en gardant une vente lisible et fluide. La sélection s’est faite autour d’un principe simple : la reconnaissance. L’an dernier, certains artistes nous ont fait confiance sans savoir où le projet allait les mener. Il nous paraissait évident de les recontacter en priorité. Presque tous ont accepté de renouveler l’expérience. Quant aux nouveaux venus, ce sont souvent des choix que je n’avais pas pu activer pour la première édition, faute de temps. Certains noms nous ont également été proposés par Air, avec une orientation plus graffiti, plus vandale, parfois plus radicale. Tous ont adhéré, rappelant que, s’ils existent aujourd’hui, c’est aussi grâce aux courses-poursuites avec la police dans les années 80. Cette mémoire, PolArt ne cherche pas à l’effacer.
Quentin Gourdin : Nous proposons simplement aux artistes de se rassembler autour d’une cause commune. À travers une action concrète, nous réunissons des personnes issues d’univers très différents. Et cette rencontre est enrichissante pour tout le monde.
Y aura-t-il de nouveaux supports ?
Dominique Barlaud : Les supports restent globalement les mêmes, avec néanmoins davantage de casques cette année. La nouveauté concerne les panneaux de signalisation – avec une forte appétence des artistes pour les panneaux stop, sens interdit et zone sous contrôle vidéo – et des plaques du 36 quai des Orfèvres.
Cette année, à quoi seront destinés les fonds récoltés ?
Quentin Gourdin : L’objectif reste le même : continuer à structurer et à renforcer les maraudes. Il faut équiper les maraudeurs, poursuivre les formations et multiplier les sorties. L’un des enjeux est aussi de pouvoir disposer d’un deuxième camion. Aujourd’hui, nous faisons avec les moyens existants, mais pour être plus présents sur le terrain, il faut renforcer la logistique. PolArt s’inscrit dans le temps. Ce qui compte, ce n’est pas seulement ce qui est fait aujourd’hui, mais la capacité à continuer demain, à rester fidèles à l’esprit du projet tout en le faisant grandir.
Comment se déroulera cette seconde vente aux enchères ?
Diem Crenais : La vente se tiendra le 23 avril 2026 à 18h. Il sera possible d’y participer en présentiel sur invitation et en ligne. Pour enchérir, il suffira de s’enregistrer sur Drouot Online ou sur yellowpeacock.com. Cela permettra à chacun de participer où qu’il soit !
Dominique Barlaud : L’ensemble des œuvres sera consultable en amont via le catalogue sur le site de Yellow Peacock. Et nous espérons aussi pouvoir accrocher les œuvres la veille de la vente, le 22 avril, afin que le public puisse les découvrir.

Le bouclier de Carole b.
Qu’est-ce qui t’a séduit dans le projet ?
De peindre sur un bouclier de maintien de l’ordre, un casque de la Police nationale ou un capot de voiture. Pour un artiste, c’est un scalp [rires] ! Plus sérieusement, la transversalité en mettant l’art au service d’une cause. Comme beaucoup, si j’ai souvent croisé la maréchaussée dans la rue [rires], PolArt crée une rencontre là où on ne l’attend pas et prouve qu’artistes et policiers peuvent se retrouver autour de valeurs communes.
Soutenir PolArt prend-il pour toi un sens particulier ?
Oui ! Avant de devenir artiste, je travaillais dans l’esthétique. Pour donner du sens à ce métier, j’ai choisi de devenir formatrice en vente cosmétique en prison. Je me suis battue pour obtenir ce poste. Je voulais que la beauté, perçue comme futile, ait un sens, qu’elle soit au service des femmes que la société rejette, méprise. Je voulais les aider à ne pas retourner à la rue et à ses dangers. Aujourd’hui, en tant qu’artiste, j’ai la même envie : mettre l’art, considéré comme non essentiel, au service des autres. C’est pourquoi je participe régulièrement à des actions solidaires, notamment en lien avec les sans-abri.
Quel support as-tu choisi ?
On m’a proposé plusieurs supports, mais le bouclier s’est imposé, comme une sorte de « prise de guerre sympatoche »… même si je ne peux pas la garder [rires]. Techniquement, le support impose certaines contraintes qui font partie du challenge. Le plastique, très lisse, exige une maîtrise du pochoir multilayers afin de préserver chaque couche sans altérer la précédente. À cela s’ajoute la légère concavité du bouclier. Mais cela permet surtout de créer une pièce réellement unique !
Qu’as-tu choisi de représenter ?
Je voulais quelque chose qui ait du sens, que le bouclier ne soit pas un simple support mais qu’il entretienne un lien direct avec le personnage. En cherchant une figure féminine incarnant la force, la raison et le courage, Athéna – déesse de la guerre, de la sagesse mais aussi patronne des artisans et des artistes – s’est imposée : elle est déjà casquée et le bouclier fait partie de ses attributs. Évidemment, mon Athéna adopte une touche pop et humoristique, avec une fusion de deux icônes de la culture populaire des années 1970-1980 : Goldorak et Wonder Woman.

Jordane Saget en live chez vous
Qu’est-ce qui t’a séduit dans le projet ?
L’an dernier, j’ai accepté de participer d’abord pour Dominique… et j’ai bien fait de lui faire confiance [rires]. Le projet s’inscrit dans une réalité qui me touche, celle des sans-abri et de la maraude. Mon père, engagé aux côtés d’Emmaüs, m’a appris combien le regard porté sur ces personnes est déterminant pour leur rendre une forme de dignité. Son expérience m’a apporté une autre perspective. Quant à mes rapports avec la police lors de mes interventions dans la rue, ils ont toujours été cordiaux dans 90% des cas. Si j’ai une amende, je la paye car je considère que c’est le jeu.
Soutenir PolArt prend-il pour toi un sens particulier ?
Toutes les causes me touchent car j’ai conscience de la chance que j’ai, même si mon parcours n’a pas été linéaire. Aujourd’hui, j’ai deux enfants en bonne santé et je vis de mon travail, en traçant des lignes. Sans doute suis-je mal à l’aise de gagner de l’argent avec des lignes devant ce que la rue donne à voir… Cela me paraît évident de donner de mon temps.
Aux enchères, tu proposes non pas un support peint mais une demi-journée de création à tes côtés. Pourquoi ce choix original ?
Je voulais sortir de la logique de l’objet et proposer une expérience. Je me déplace chez l’enchérisseur, et j’interviens sur place au blanc de Meudon, une matière fragile qui tient dans le temps si on n’y touche pas. Le support n’est pas fixé à l’avance. Cela peut être une vitre, un miroir, un piano… n’importe quelle surface, à condition qu’elle soit lisse. Une performance sur-mesure qui, comme dans la rue, dépend du contexte : la lumière, l’espace, la façon dont le lieu est habité, les personnes présentes… Autant de paramètres qui modifient à la fois le geste et la forme finale. Et puis il y a la rencontre, les échanges, les discussions… Je transmets aussi une part de ma pratique – quelques règles, quelques « recettes » pour tracer des lignes. C’est sans doute ce que j’ai de plus précieux à offrir : un temps partagé et un geste en train de se faire.







