Quand l’Art Urbain investit les Invalides
Voir des graffeurs investir les douves des Invalides ou des œuvres d’Art Urbain prendre place dans les salons du Gouverneur militaire de Paris avait tout d’une rencontre improbable. Pourtant, derrière le contraste, Street Art aux Invalides a surtout montré qu’un projet artistique peut devenir un puissant vecteur de solidarité, de dialogue et de découverte mutuelle.
Les événements capables de surprendre sont rares. Street Art aux Invalides fait partie de ceux-là. Non parce qu’il juxtapose patrimoine militaire et création contemporaine, mais parce qu’il dépasse l’effet de contraste pour interroger nos certitudes. Pendant plusieurs jours, artistes urbains, militaires, collectionneurs et visiteurs ont partagé un même espace autour d’un projet solidaire au profit des blessés et des familles endeuillées des armées. À travers cette initiative, les Invalides sont apparus sous un jour inattendu : non plus seulement comme un monument historique ou un lieu de mémoire, mais comme un espace ouvert, habité et en dialogue avec son époque. Une vision portée par le Général de corps d’armée Loïc Mizon, Gouverneur militaire de Paris, et le lieutenant Déborah Dauberville, passionnée d’Art Urbain et cheville ouvrière de cette aventure. Elle revient sur les coulisses de ce projet singulier.
Quelle relation personnelle entretenez-vous avec l’art et particulièrement avec l’Art Urbain ?
Ma relation à l’art est à la fois personnelle et familiale. Je suis issue d’une famille qui a notamment accompagné les impressionnistes – Vuillard, Renoir, Rodin, Bonnard, Valadon… J’ai eu la chance de vivre au contact de très belles œuvres, ce qui a naturellement développé ma sensibilité artistique. Très jeune, alors qu’elle rayonnait sur la scène parisienne, ma rencontre avec Miss.Tic, figure féminine et artistique inspirante, m’a profondément marquée. Il y a une quinzaine d’années, à l’occasion d’une exposition de Street Art, j’ai véritablement découvert l’Art Urbain. La vie m’a ensuite éloignée de cet univers quelque temps… avant que les graffitis et les fresques croisées dans la rue ne ravivent cet intérêt et avec lui, l’envie de collectionner.
Qu’est-ce qui vous séduit particulièrement dans l’Art Urbain ?
Ce qui me touche particulièrement dans l’Art Urbain, c’est son accessibilité. Là où beaucoup peuvent avoir le sentiment que les musées ou les galeries ne sont pas faits pour eux, l’Art Urbain s’offre à tous, gratuitement, dans l’espace public. Je vois d’ailleurs un parallèle avec les impressionnistes à leur époque. Comme eux, les artistes urbains osent bousculer les codes, expérimenter et déplacer les regards.
Comment est née l’idée de cet événement ?
L’idée est née d’une suggestion du Capitaine Pauline Briquet, que j’ai entraînée dans de nombreuses expositions d’Art Urbain. J’ai été séduite par l’idée de faire dialoguer deux univers qui me sont chers – l’armée et l’Art Urbain –, tout en offrant aux artistes un écrin aussi fabuleux que les Invalides, notamment les salons du gouverneur militaire de Paris exceptionnellement ouverts au public.
A-t-il été facile de provoquer cette rencontre entre ces deux mondes ?
Plus facilement qu’on ne l’imagine, même s’il a fallu « rassurer » le monde militaire. L’adhésion d’Artcurial au projet a beaucoup aidé. J’ai aussi eu la chance de bénéficier de la confiance de ma hiérarchie, ce qui m’a permis de porter ce projet avec une certaine liberté. J’ai également tenu à rencontrer personnellement les artistes. Cela m’a permis de découvrir que beaucoup entretenaient un lien avec le monde militaire à travers un parent, un proche ou une histoire familiale. Tous se sont montrés bien plus sensibles à cette cause que je ne l’aurais imaginé. Cette expérience montre que deux mondes que l’on imagine opposés peuvent se rencontrer, dialoguer et même s’apprécier.
Comment avez-vous construit la sélection des artistes invités ?
Au départ, il y a eu beaucoup de coups de cœur… Cet événement m’a aussi permis d’approfondir ma connaissance de la scène urbaine afin de proposer un panorama représentatif de sa diversité. J’avais à cœur de proposer une édition 100% française parce que nous avons énormément de talents dans notre pays. Je trouvais important de montrer cette richesse en réunissant des artistes reconnus comme OneMizer ou Temponok, des signatures représentatives de la culture graffiti et des profils plus discrets qui méritent d’être davantage connus, comme Eror 729. La sélection a finalement réuni 34 artistes… même si j’aurais aimé pouvoir en inviter davantage !
Les artistes avaient-ils des contraintes ?
Nous leur avons simplement proposé un champ lexical autour d’une dizaine de mots : dépassement, souvenir, mémoire, engagement, cohésion… Nous ne voulions surtout pas enfermer les artistes dans un cadre trop restrictif. Lorsque l’on réunit 34 talents aux univers aussi différents, il aurait été dommage de les faire passer dans le même entonnoir. Cet événement s’adressant aux blessés et aux familles endeuillées, la demande que nous leur avons formulée était d’éviter le pathos et la provocation. Mais cela allait de soi pour eux.
Certains artistes ont travaillé autour d’objets militaires détournés ou réinterprétés…
Jo Di Bona a suggéré l’idée d’utiliser des objets militaires comme supports de création. Cette idée matérialise le trait d’union entre deux univers que l’on imagine opposés. En se réappropriant ces objets, habités par leur propre histoire, les artistes leur donnent une nouvelle vie. Leur imaginaire vient enrichir la mémoire dont ils sont déjà porteurs. Ainsi, le duo Titomulk et Crey 132 se sont respectivement emparés d’une gourde et d’une paire de rangers pour les transformer en surprenantes sculptures.
Pourquoi était-il important pour vous de conserver la dimension live painting dans les douves ?
Nous souhaitions associer l’exposition et la vente aux enchères à des live painting afin que l’événement soit accessible à tous, y compris aux passants qui ne franchiraient pas les portes des Invalides. Évocatrices des palissades historiques sur lesquelles les artistes urbains ont longtemps travaillé, ces œuvres sur panneaux de bois – visibles jusqu’au début juillet – contrastent avec l’architecture du lieu. En outre, il était important pour moi d’offrir aux artistes un terrain d’expression en extérieur et que l’institution se « plie » à leur mode d’expression : peindre dans la rue, à la bombe. Une façon de rappeler les origines mêmes de cette pratique.
Le Street Art est souvent une culture de l’occupation temporaire et de l’éphémère. Est-ce que cette dimension résonne d’une manière particulière dans un lieu consacré à la mémoire ?
Oui. Les Invalides sont un lieu de mémoire. Depuis la pose de la première pierre en 1671, des générations entières s’y sont croisées : militaires, pensionnaires, personnels civils…, certains présents quelques années, d’autres plusieurs décennies. Dans ce contexte, la dimension éphémère de l’Art Urbain résonne d’une manière particulière. Elle rappelle que ce lieu est avant tout traversé par des vies, des parcours et des histoires. On oublie trop souvent toutes celles qui se cachent entre ces murs, la plupart du temps anonymes et invisibles parce qu’elles ne seront jamais racontées.
Artistes urbains et militaires partagent-ils des valeurs communes ?
Oui. D’abord l’engagement, le dévouement et le dépassement de soi. Pour avoir la chance de fréquenter de nombreux artistes, je constate qu’à l’image de la vocation des militaires, beaucoup sont habités par leur art, parfois au prix de nombreux sacrifices. Ensuite, le respect des anciens. Chez les militaires, nous avons nos grandes figures, celles qui nous marquent, nous inspirent et nous transmettent des principes que nous cherchons à faire vivre à notre tour. De même, les artistes d’Art Urbain évoquent souvent les générations qui les ont précédés et reconnaissent volontiers ce qu’ils doivent à leurs aînés. Nous partageons également cette volonté permanente de progresser. Les artistes cherchent sans cesse à faire évoluer leur pratique, à retravailler leur trait, à explorer de nouvelles pistes. De notre côté, nous cherchons continuellement à nous dépasser tant physiquement que mentalement. Enfin, il existe un rapport commun au terrain. Qu’il s’agisse de peindre un mur ou d’exercer son métier de militaire, il faut savoir gérer son stress, son adrénaline et rester attentif à son environnement. Et puis, plus anecdotiquement, nos codes vestimentaires se ressemblent parfois : pantalons à poches, sacs à dos…
Comment a été financé l’événement ?
L’événement a entièrement été financé par plusieurs mécènes – AGPM, Arquus, Vivalya, Banque française mutualiste – qui ont pris en charge l’ensemble des frais d’organisation. Aucun financement public n’a été engagé. Outre ce mécénat financier, nous avons également bénéficié d’un mécénat de compétences, celui d’Artcurial pour la vente aux enchères sous le marteau d’Arnaud Oliveux et celui d’Urban Signature. Ainsi, l’intégralité des fonds récoltés sera reversée au Comité d’Entraide Défense.
À quoi servent les fonds récoltés ?
Par le biais du Comité d’Entraide Défense – regroupement de quatre grandes associations – Terre Fraternité, l’ADO, la FOSA, l’Entraide Marine-ADOSM auxquelles s’associe Solidarité Défense – les 62.600 euros récoltés lors de la vente aux enchères vont permettre de financer des actions concrètes : stages de reconstruction après une blessure physique ou psychique, achat de prothèses, accompagnement psychologique, aides à la formation pour les orphelins… L’intérêt de ce dispositif est sa capacité à proposer un accompagnement adapté à chaque situation, au plus près des besoins des blessés et de leurs proches.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne ?
J’aimerais d’abord qu’il y ait une prise de conscience. Beaucoup ignorent que les armées comptent encore des blessés, parfois lourdement touchés physiquement ou psychiquement. Au-delà de l’élan de solidarité, j’espère que cette exposition permettra de mieux comprendre ce que vivent les militaires et leur famille. J’aimerais aussi que l’on retienne l’image de graffeurs peignant dans les douves des Invalides à l’ombre du Dôme d’or et celle d’œuvres d’Art Urbain accrochées dans les salons XVIIIe du Gouverneur militaire de Paris. Enfin, j’espère que l’esprit de l’événement laissera l’image d’un dialogue réussi, rappelant que l’on peut créer des passerelles, faire tomber certains préjugés et construire des projets communs autour de valeurs partagées. L’art a cette capacité à rassembler, à ouvrir des portes et à créer du lien. C’est sans doute le message que j’aimerais que le public retienne. Je suis très reconnaissante envers les artistes qui ont accepté de nous accompagner dans cette aventure. Street Art aux Invalides n’aurait pas pu se faire sans eux !

Général de corps d’armée Loïc Mizon, Gouverneur militaire de Paris
Qu’est-ce qui vous a convaincu que l’Art Urbain avait sa place aux Invalides et que cette rencontre entre culture militaire et culture urbaine pouvait avoir du sens ?
Ce projet du lieutenant Dauberville, une réserviste passionnée, a trouvé chez moi un écho particulier. D’abord, à titre personnel, j’ai vécu plusieurs années aux États-Unis où j’ai découvert le Street Art. J’avais jusqu’alors une vision « parisiano-critique » des graffitis. Mais lorsque vous vivez à Washington D.C., que vous vous rendez régulièrement à New York ou que vous découvrez Wynwood à Miami, votre regard change complètement. Ensuite, je suis convaincu que l’art et la culture participent pleinement à la cohésion nationale. On l’oublie souvent, mais le ministère des Armées est le deuxième opérateur culturel de France après le ministère de la Culture. Le musée de l’Armée est ainsi le quatrième musée de Paris après le Louvre, Orsay et Beaubourg. Nous menons d’ailleurs une politique active de soutien à la création : cinéma, bande dessinée, musique… Défendre un pays, c’est aussi défendre sa culture. Enfin, depuis la suspension du service national et l’évolution sociologique de la population, le lien entre les armées et la société s’est distendu. L’un de mes rôles est donc d’aller vers des publics qui ne nous connaissent pas ou peu car nous sommes l’armée de tous les Français. Ce qui m’intéresse, c’est de multiplier les interactions et de faire découvrir les Invalides à celles et ceux qui n’ont jamais osé y entrer. Les Invalides ne sont pas réservés aux autorités ou aux cérémonies nationales : ils appartiennent à tous les Français. Moi, je suis simplement de passage.
Les Invalides sont un lieu chargé symboliquement, associé à l’histoire militaire, à la mémoire et au cérémonial. Qu’avez-vous ressenti en voyant dans cet écrin historique les codes du graffiti et du Street Art ?
Je trouve intéressant ce dialogue entre les arts classique, moderne et contemporain aux Invalides. On m’a récemment offert deux portraits de Gouverneurs militaires de Paris, Bonaparte et son beau-frère Murat, réalisés par Crey 132. Nous les avons installés dans l’escalier d’honneur aux côtés de tableaux plus classiques d’autres gouverneurs. Et l’on a presque l’impression qu’ils ont toujours été là. Même si certaines œuvres questionnent et d’autres dérangent, dans un lieu comme les Invalides, elles invitent au dialogue et donnent envie à de nouveaux publics d’en franchir les portes.
Au-delà des fonds récoltés lors de la vente aux enchères, pensez-vous que l’art puisse jouer un rôle auprès des blessés et des familles ?
Il est évident que l’art peut jouer un rôle auprès de personnes qui ont vécu un traumatisme. Nous comprenons aujourd’hui de mieux en mieux les blessures psychiques et leurs conséquences. Pour ces femmes et ces hommes atteints dans leur âme autant que dans leur chair, l’art peut constituer un outil de reconstruction. Nous en avons d’ailleurs eu une illustration cette année lors de la journée des veuves et des orphelins de l’armée de Terre organisée aux Invalides. Les participants ont réalisé une œuvre d’Art Urbain participative, toujours exposée dans les salons.
Cet événement montre-t-il que des univers que l’on imagine éloignés peuvent finalement se rencontrer ?
Je le crois. Ce qui m’a frappé, c’est la curiosité dont les artistes ont fait preuve, surmontant leur méconnaissance voire leur indifférence envers les Invalides. Pourtant, ils ont accepté de découvrir un univers qui leur était étranger. Lorsqu’ils ont compris que leur liberté de création serait pleinement respectée, ils ont joué le jeu. Nous leur avons simplement proposé un cadre fondé sur des valeurs qui nous sont chères – la fraternité, la solidarité, l’entraide – mais qui sont avant tout des valeurs universelles. Je trouve cela encourageant quant à notre capacité à dialoguer, à chercher à comprendre l’autre, à pouvoir encore faire nation. Je revendique le droit de promouvoir l’esprit Défense, mais je ne cherche en aucun cas à militariser la société. Et je n’ai aucune envie d’un monde dystopique à la Orwell. Ce qui m’intéresse, c’est l’altérité, cette confrontation bienveillante à des sensibilités différentes qui nous oblige à sortir de nous-mêmes et à regarder le monde autrement. Je salue enfin la générosité des artistes qui ont accepté de nous accompagner et de faire don de leur œuvre. Cette ouverture réciproque entre les armées et les artistes urbains est, à mes yeux, l’une des plus belles réussites de cette aventure.
Cet événement vous a-t-il conduit à découvrir des points communs inattendus entre les militaires et les artistes urbains ?
Nous avons plus de points communs qu’on ne l’imagine. Le monde de l’Art Urbain, comme le monde militaire, possède ses codes, ses références, ses figures reconnues et ses jeunes pousses. Mais ce qui m’a surtout frappé, c’est notre rapport commun à l’engagement. On nous présente souvent comme un corps extrêmement discipliné. Pourtant, ce qui fait la réussite d’une opération, c’est aussi l’initiative, la compréhension de l’ordre supérieur et son interprétation. L’exemple du général de Gaulle est, à cet égard, fascinant. Son départ pour Londres pour continuer le combat constitue sans doute l’un des actes les plus indisciplinés de notre histoire militaire. Les Compagnons de la Libération ont eux aussi choisi, à un moment donné, de désobéir. Cette prise de risque, cette forme d’insubordination au service d’une conviction, je la retrouve chez certains artistes urbains.
À travers cette exposition, on sent aussi une volonté de raconter autrement les Invalides…
Les Invalides sont un lieu vivant depuis leur création et l’arrivée des premiers vétérans en 1674. À mes yeux, ils doivent continuer à l’être et continuer à vivre avec leur temps. D’ailleurs, si Invader souhaite un jour venir poser un Napoléon aux Invalides, je ne chercherais à l’en empêcher ; je peux même lui indiquer comment entrer sans se faire remarquer [rire]. Street Art aux Invalides est l’occasion d’inviter chacun à découvrir les richesses du site : le dôme, la cour d’honneur, la cathédrale Saint-Louis, le tombeau de Napoléon, le musée de l’armée, le musée des Plans Reliefs qui raconte quelque chose de la géographie de notre pays ; Le musée de l’Ordre de la Libération qui retrace l’histoire de la France Libre à travers les portraits de Compagnons de la Libération… et même de sympathiques restaurants.







