« El Tiguere », l’autobiographie visuelle de JonOne

Pensée comme une traversée de son parcours, « El Tiguere » articule mémoire personnelle, performance et œuvres produites sur place pour découvrir ce qui se voit mais aussi ce qui, d’ordinaire, reste hors champ.

« El Tiguere » n’est ni une rétrospective classique ni un simple accrochage de nouvelles pièces. L’exposition fonctionne comme un récit en mouvement, une autobiographie visuelle assumée où se croisent la rue, le travail et la résilience. L’artiste rend ainsi visibles les zones habituellement éclipsées par le succès : le travail continu, les temps de doute, les moments sans reconnaissance… Il ne cherche pas à mythifier un parcours, mais à en restituer la complexité, dans un langage plastique cohérent, lisible et rigoureux, attentif aux continuités autant qu’aux zones de friction.

Comment est né ce projet ?
Le projet est né d’une invitation d’Alan Ket, cofondateur et conservateur du Museum of Graffiti. Nous nous connaissons depuis longtemps – nous avons même grandi dans le même quartier de New York, Washington Heights. Même si je vis à Paris, j’effectue régulièrement des allers-retours entre Paris et New York pour voir ma famille. Cette invitation fait sens car elle s’inscrit naturellement dans ce va-et-vient, dans une histoire personnelle autant qu’artistique. Elle a aussi une résonance particulière, car, assez paradoxalement, je n’ai pas eu tant d’occasions d’exposer aux États-Unis. C’est donc une belle « vitrine » pour moi.

As-tu immédiatement accepté ?
Oui, sans hésiter. J’aime beaucoup le travail d’Alan. C’est un vrai passionné, un véritable expert. Contrairement à certaines personnes qui se présentent comme des spécialistes, il sait comment tout a commencé, quels artistes étaient présents, parce qu’il était là ! Alan joue un rôle essentiel dans l’histoire du mouvement : il en préserve l’équilibre en offrant une visibilité à des artistes majeurs des années 60, 70 et 80, parfois oubliés ou insuffisamment reconnus. C’est un historien du graffiti et de sa culture, profondément respecté. Travailler avec lui est un vrai plaisir.

Pourquoi avoir choisi le titre « El Tiguere » ? Qu’est-ce que cette expression argotique dominicaine dit de toi et de l’énergie que tu as souhaité insuffler à l’exposition ?
Je suis d’origine dominicaine. Les Dominicains parlent un espagnol particulier, presque un patois, et inventent sans cesse de nouveaux mots. El Tiguere désigne ainsi quelqu’un de débrouillard, une figure marginale mais positive, toujours capable de retomber sur ses pieds. Ce titre me ressemble ; il évoque la ténacité, la résilience. Avec le recul, ce mot s’est imposé comme une clé de lecture de mon histoire. Je n’ai pas suivi de formation académique, je n’ai pas reçu de culture artistique, et pourtant, quand je regarde mon parcours, je suis frappé d’être encore là, alors que beaucoup ont disparu. Mystérieuse, cette passion pour l’art s’est imposée par hasard avant de devenir une nécessité. El Tiguere parle de cette capacité à durer, de cette passion qui m’habite, de cette énergie qui permet de continuer à créer, quarante ans plus tard, avec la même intensité. Résister au temps relève autant du travail que d’un don que j’aurais reçu. Et dans cette trajectoire, je mesure aussi ce que la France m’a offert !

Cela t’étonne d’être encore là aujourd’hui ?
Oui, énormément. J’ai la chance de ne pas être « blasé » – un mot qui me terrifie – et de ne jamais l’avoir été ! Je reste profondément surpris par cette reconnaissance, que je n’ai jamais considérée comme acquise et qui me dépasse encore aujourd’hui.

Tu évoques un don mais il y a aussi chez toi un travail acharné… car tu n’as jamais rien lâché…
Un don, sans le travail, ne mène à rien. J’en parlais récemment avec Maripol (la styliste qui a également coproduit le film Downtown 81 d’Edo Bertoglio), qui a traversé toute la scène new-yorkaise des années 80 aux côtés d’Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat… Lorsque je lui ai dit que j’étais ambitieux, elle m’a répondu que mon envie de m’exprimer allait bien au-delà de l’ambition. Elle avait raison. Ce besoin de peindre, d’exposer, d’être dans le monde de l’art ne me laisse jamais tranquille. C’est vital ! Pour cette exposition, je me suis donné les moyens d’être à 100 %, entouré d’une solide équipe : Henri (Thuaud, NDLR), Mike (mikemade156, NDLR), Luke Newton et Gwen Le Bras. Je tiens à les remercier de m’avoir accompagné dans cette aventure ; sans eux rien n’aurait été possible.

Qu’as-tu choisi de présenter dans cette exposition ?
Les différentes étapes de mon histoire. Le cœur du dispositif est une timeline retraçant mon parcours, de mes débuts à New York jusqu’à aujourd’hui. Elle permet de rendre visible des périodes souvent masquées par la seule lecture du succès, mettant en lumière ce que l’on ne voit pas toujours : le travail constant, les périodes de doute, les moments sans reconnaissance… C’était important pour moi de montrer cette réalité-là, afin de proposer une lecture plus juste du chemin parcouru. L’exposition présente certains dessins, une installation autour de ma signature dans sa dimension dripping – pensée comme un élément à la fois formel et structurant de mon travail, deux grandes toiles monumentales réalisées sur place, 29 gouaches sur papier, une fresque murale, une sculpture, ainsi que plusieurs collaborations avec des marques, notamment Hennessy, Perrier, Air France. J’ai vraiment investi l’espace pour que l’exposition, bien que reposant sur une construction exigeante, reste lisible.

Tu as également réalisé une performance…
Oui. J’ai conçu cette performance comme un artistic peep show, autour de la question du voyeurisme. Dans les années 80, à New York, il m’est arrivé d’entrer dans des peep shows. Ce côté sombre, underground faisait alors pleinement partie de l’ADN de la ville, et cela a marqué mon imaginaire. Ce que j’ai vécu comme spectateur, j’ai souhaité le mettre en scène, interrogeant ainsi la manière dont le public observe les artistes. Pour cette performance, j’étais enfermé dans une « cage », séparé du public par une vitre, donc aucune interaction possible. Je suis entré dans mon monde, « détruisant » l’espace comme je le fais habituellement. Les spectateurs pouvaient me regarder peindre, me juger, me critiquer.

Pourquoi instaurer cette distance avec le public ?
Avec le recul et l’expérience, je sais que j’ai parfois abusé autant que d’autres ont abusé de moi, critiqué autant que l’on m’a critiqué, dépassé certaines limites… C’est aussi cela, un parcours artistique. Il faut l’accepter. On ne sort pas toujours gagnant de ces échanges. Cette installation parle de cette réalité.

Y a-t-il des œuvres qui résument le mieux l’esprit de « El Tiguere » ?
Ce qui résume le mieux El Tiguere, ce n’est pas une œuvre en particulier, mais la timeline, véritable rétrospective d’un parcours construit dans le temps et la résilience, même si tout n’y est pas. À côté des photos, j’ai même ajouté de courtes anecdotes, qui me serviront pour la monographie que je prépare. Cette exposition est à la fois une rétrospective et une prise de position : dans mon travail, il y a toujours ce côté contre-culture, underground, more raw, même si ce n’est pas vraiment mainstream. Aujourd’hui, je pense que l’art doit rester dans une forme de protestation et de radicalité, pour ne pas s’endormir face à ce qui se passe.

Cette exposition marque-t-elle pour toi une étape ?
Oui. J’ai appris que, si on m’en donne la possibilité, je suis capable de choses incroyables, spectaculaires. J’ai bénéficié d’une carte blanche, et cette liberté m’a permis d’aller plus loin. Elle m’a aussi donné envie de travailler dans des espaces encore plus grands, afin de clarifier certaines périodes de mon parcours, parfois méconnues mais pourtant essentielles. Alors pas question de ralentir !

Qu’est-ce qui différencie cette carte blanche au Museum of Graffiti de tes autres grandes expositions ?
C’est la première fois que j’arrive presque « les mains dans les poches » et que je crée tout sur place, en seulement trois semaines suivies d’une semaine de vernissage. Investir un espace dans l’instant, travailler dans cette urgence a été une expérience très forte. Cette liberté m’a permis d’assumer pleinement mon approche artistique et son déploiement dans l’espace, avec cette touche Made in France, que beaucoup ont appréciée et dont je suis fier.

Alan Ket rappelle que ton tag, autrefois méprisé, est aujourd’hui célébré. Comment vis-tu ce retournement, du rejet à la reconnaissance ?
La première reconnaissance est venue de la rue, de mon quartier. Celle de mes voisins, alors qu’ils n’avaient jamais mis les pieds dans un musée, a été fondamentale pour moi. Il n’y avait alors pas vraiment de collectionneurs, plutôt des passionnés, presque aussi fanatiques que les artistes. Ensuite, celle des galeristes et des collectionneurs a donné une valeur plus « financière » à mon travail. Le rapport est devenu différent, plus professionnel. Néanmoins, pour moi, acquérir une œuvre devrait d’abord être un plaisir, celui de vivre avec une partie de l’histoire d’un artiste.

Tu le regrettes ?
Non. Ça ne change ni qui je suis, ni mes objectifs, qui restent de donner du sens à ce que j’ai fait, de continuer à écrire une histoire. Je ne suis pas dans le short term.

Qu’aimerais-tu que le public retienne en sortant du Museum of Graffiti ?
Une histoire et des émotions ! Les États-Unis sont souvent réduits à une image simplifiée, celle de Trump notamment. La richesse n’est pas partagée par tous. Il existe une réalité sociale contrastée, avec beaucoup de souffrance, beaucoup de misère qui touche des personnes formidables. Leur offrir une belle parenthèse et les voir sortir avec le sourire malgré la dureté de leur quotidien est quelque chose de précieux pour moi.

As-tu prévu d’autres interventions dans l’exposition dans les mois à venir ?
J’y retourne en novembre pour le démontage. Je travaille actuellement sur une monographie et, si sa sortie coïncide avec cette période, j’aimerais organiser une séance de signature à cette occasion.

À voir
« El Tiguere »

Jusqu’à fin novembre 2026
276 NW 26th Street, Miami, États-Unis
museumofgraffiti.com
Instagram : @museumofgraffiti

JonOne : @johnperello

© Gwen Le Bras

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